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Dans cette vidéo enregistrée lors du TEDx Paris du 28 novembre 2013, Emmanuelle PIQUET , nous explique comment mieux armer les enfants contre le harcèlement scolaire.
Emmanuelle Piquet est psycho-praticienne  en thérapie brève et stratégique, et fondatrice des centres de consultation « A 180 degrés » et « Chagrin Scolaire ».
Ces centres reçoivent des patients, adultes, adolescents et enfants, pour les aider à apaiser leurs souffrances.
Emmanuelle sera l’invité de la prochaine conférence en ligne de « Parents Ados Epanouis », le mardi 5 septembre 2017 à 9h du matin (heure de Paris).
Pour t’inscrire en un clic, c’est ici : Conférence en ligne n°7 – Vivre une relation épanouie avec votre ado.

Si tu préfères lire, voici la transcription de cette vidéo TEDx d’Emmanuelle Piquet.

La cour de récréation

La cour de récréation est un monde que nous ne pouvons plus observer, nous adultes, que nous avons oublié, et dont nous avons très peur.
Notre cœur de parents se serre au souvenir des cruautés qu’elle recèle et dont nos enfants pourraient être les victimes.
Si nous nous souvenons en effet que cet endroit est un lieu particulièrement dangereux relationnellement, nous en avons évidemment oublié les codes, nous sommes trop vieux.
Cependant, nos angoisses, quant aux aptitudes relationnelles de nos enfants, nous poussent pourtant à nous mettre maladroitement, parfois, entre eux et ce monde qui leur est propre, et ainsi de transformer de simples difficultés relationnelles en problèmes récurrents.
Emmanuelle Piquet reçoit depuis de nombreuses années dans un centre dédié, de jeunes patients et leurs parents confrontés à ces souffrances.

Entretiens avec les enfants

L’autre jour, Emmanuelle Piquet reçoit la maman d’Augustin.
Maman d’Augustin : Augustin n’a pas été invité à l’anniversaire de Lou.
Emmanuelle Piquet : Mince ! Et alors, qu’est-ce que vous avez fait ?
Maman d’Augustin : Pas grand-chose. Je suis allée le voir, je lui ai dit : Augustin, comment se fait-il que tu n’aies pas été invité alors que tous tes copains ont été invités, j’ai vérifié.
Augustin : Ce n’est pas ma copine.
Maman d’Augustin :  Ce n’est pas le problème. L’amitié, c’est important. Je vais te demander de te remettre un peu en cause, et de réfléchir à la façon dont tu vas t’y prendre pour être invité au plus d’anniversaires possibles.
Emmanuelle Piquet : Ah bon, et ça a marché ?
Maman d’Augustin :  Non, pas du tout ! Il est de plus en plus stressé, de moins en moins invité, et chaque fois qu’on en parle, il pleure. Je suis inquiète.

Vous l’avez compris, le risque c’est que cette inquiétude, nous la diffusions auprès de nos enfants, et que nous finissions par provoquer exactement l’inverse de ce que nous souhaitons, c’est-à-dire un mal-être relationnel, une sorte d’inaptitude, et surtout la volonté de réfléchir, ce qui est très mauvais.
L’amitié, c’est comme l’amour : on ne réfléchit pas, on la ressent.

Histoire du mille-pattes

Un mille-pattes se promène dans la forêt, et un jour, rencontre un escargot qui lui dit :
« Je suis trop content de te rencontrer, car ça fait hyper longtemps que je me pose la question : comment est-ce que tu fais pour marcher, mettre une patte, deux pattes, etc., mille pattes, sans jamais trébucher ? ».
Le mille-pattes réfléchit et dit :
« Je n’en ai pas la moindre idée ».
L’escargot ,un peu dépité, repart. Le mille-pattes, qui veut repartir également, se met à réfléchir à la façon de s’y prendre pour marcher. Evidemment, il n’y parvient pas.
Cette histoire est dramatique, parce qu’à cet instant précis, un oiseau qui tournoie dans le ciel voit ce petit mille-pattes, figé, tétanisé, plaqué au sol. L’oiseau se jette sur lui et l’avale.

Ce que je crois, c’est que sans le vouloir, nous envoyons tous les jours dans la cour de l’école des centaines de petits mille-pattes tétanisés, dont la vulnérabilité visible à l’œil nu attire immanquablement des oiseaux de proie plus populaires.

L’enfant tétanisé

Cela donne quoi, un enfant tétanisé dans la cour de l’école ?

Cela donne Bastien, 18 ans.
Sa classe a créé un groupe Facebook « anti-lui ». Tous les soirs, Bastien enrage et pleure en lisant les insultes et les injures dont il est l’objet sur la toile.
Lorsqu’il vient me voir, cela fait quinze jours qui n’est pas retourné lycée.
Il me dit qu’il ne l’a pas dit à la CPE ni à ses parents, parce que sinon, la situation va empirer.
Les enfants sont lucides.

Cela donne Julie, 15 ans, qui s’est entichée d’un groupe plus populaire qu’elle, dont la plus populaire d’entre elles, Candice, la prend, la jette, la prend, la jette, la prend et la rejette.
Julie est très mal, totalement angoissée d’en être exclue lorsqu’elle est à l’intérieur du groupe.
Elle déprime lorsqu’elle n’y est pas.
Sa maman est en larmes lorsqu’elle nous l’amène un mercredi après-midi.

Cela donne Gabriel trois ans et demi, dont les joues rebondies et lisses comme des pêches, attirent immanquablement la petite Salomé trois ans et demi également, qui quatre à cinq fois par jour, se jette sur lui, le mord avec délice.
Le personnel de la crèche a bien entendu tancé Salomé, qui n’en a cure, et se débrouille pour le mordre subrepticement dès que le personnel a le dos tourné.

Cela donne Lily-Rose, six ans, qui me dit :
« Je te demande une seule chose. Dis à maman de me changer d’école, parce que depuis la rentrée, Kevin n’arrête pas de me taper. Il me donne des coups de pieds, des coups de poings. Il me fait des béquilles, et hier il m’a mis de la colle dans les cheveux. Je t’en supplie, dis à Maman de me changer d’école ».

Ce que nous avons constaté souvent, c’est que lorsqu’un adulte, aussi intelligent, bienveillant, délicat soit-il, intervient entre deux enfants, pour tenter de régler à leur place une relation conflictuelle ou difficile, au mieux, il cristallise la situation, au pire, il l’amplifie.
En intervenant, il envoie deux messages implicites :

  • Le premier à l’enfant agressé : « Tu es vraiment nul relationnellement. Tu n’as aucune compétence sociale : la preuve, je suis obligé d’intervenir à ta place ».
  • Le deuxième à l’enfant agresseur : « Tu as vraiment trouvé une cible de choix, tout à fait incapable de se défendre, bravo. Bonus : tu es en plus une vraie star du rock, puisque tu réussis à mobiliser les adultes avec ta méchanceté et tes bêtises ».

N’oublions pas qu’au collège, mobiliser les adultes avec sa méchanceté et ses bêtises est un gage de popularité.

Donner le pouvoir à nos enfants

Nous faisons donc autrement.
Ce que nous faisons, c’est que nous aidons les enfants à construire, fourbir, puis décocher tout seul, des flèches verbales, des flèches de résistance, des flèches de défense, des flèches d’arrêt, mais qui font que subitement, l’oiseau de proie populaire n’a plus envie de se frotter à ce petit mille-pattes, parce qu’il prend un risque énorme pour sa propre popularité.

Parce que contrairement à ce que nous assène des pensées qui datent un peu, mais qu’on entend encore ici et là sur les ondes, nos enfants ne se font pas harceler parce qu’ils sont roux, gros, ou mal habillés.
Nos enfants se font harceler parce qu’ils sont vulnérables, et que cela se voit.

A Bastien, nous avons dit :
« Ce qui serait peut-être intéressant, c’est que tu laisses un message sur le mur du groupe Facebook, en disant : Je suis le mieux placé pour savoir à quel point je suis un pathétique et triste crétin. Je propose donc d’en prendre la présidence, et je me permettrait également d’évaluer les meilleures posts d’entre vous ».
Nous lui avons dit qu’il pourrait terminer en disant :
« Je vous remercie infiniment de tout mettre en œuvre pour que je sois à la fois votre président et votre idole ».
Le groupe, faute d’intérêt, s’est évidemment dissous 48 heures après.
Mais bien plus que cela, lorsque Bastien s’est retrouvé dans la cour du lycée, plus personne ne l’a agressé, parce qu’on n’embête pas un enfant qui sait si bien se défendre.

A Julie, nous avons dit :
« Tu vois, le problème c’est que lorsque Candice te prend, puis te jette, puis te reprend, tu dis oui et elle le sait. En disant oui, tu attestes devant le groupe du pouvoir énorme qu’elle a. Pourquoi veux-tu qu’elle arrête ? Ce qui serait peut-être intéressant, c’est que la prochaine fois qu’elle te jette, et vient te reprendre, tu lui dises : J’ai bien réfléchi Candice, je trouve que c’est vraiment important pour toi visiblement, donc je veux bien qu’on soit copines, OK. Mais amies, je ne crois pas, parce qu’on n’est pas compatibles ».
Julie a souri.
Un mois plus tard, lorsqu’elle est revenue, elle a expliqué que depuis qu’elle avait dit cela à Candice, celle-ci n’avait de cesse de la solliciter.

Au personnel de la crèche, nous avons dit :
« Voilà, il serait intéressant de dire à Gabriel qu’il a le choix entre rester une grosse fraise Haribo qui pleure, ou alors de choisir le tigre rugissant. S’il choisit la grosse fraise Haribo, alors il continuera à se faire mordre par Salomé, et vous n’y pourrez évidemment rien. En revanche, s’il choisit le tigre rugissant, peut-être pourriez-vous l’entraîner un peu ».
Ce qu’elles ont fait bien évidemment, puisque vous imaginez que Gabriel n’avait pas de grands aptitudes au rugissement au départ.
Et puis le lendemain, elles se sont cachées derrière le petit fauteuil dans lequel il s’asseyait habituellement. Lorsque Salomé est arrivée, elles ont surgi brutalement et tous les trois ont poussé un tonitruant rugissement.
Salomé a fait un bond. Depuis, elle a arrêté la morsure.

Pour Lily-Rose cela a été plus compliqué. Nous lui avons dit :
« Tu vois, le problème, c’est que si par hasard, nous arrivions à convaincre maman de te changer d’école, le risque, ce serait que dans cette nouvelle école, il y ait d’autres Kevin. Peut-être qu’ils seront un peu plus pénibles, peut-être qu’ils seront un peu moins pénibles, on ne saurait le prévoir. Ce qui est bien, c’est que toi, tu as Kevin premier sous la main pour t’entraîner » .
« Alors on a une flèche à te proposer, mais comme elle est très compliquée, et qu’il faut être une guerrière extrêmement courageuse pour la lancer, peut-être tu n’en seras pas capable ».
Comme c’était une enfant rebelle elle nous dit :
« Dites toujours ».
Nous lui avons dit :
« Voilà, ce qui serait peut-être intéressant, c’est que tu ailles voir Kevin et que tu lui dises : Dis donc, les grands disent un truc super bizarre. Ils disent que lorsqu’un garçon tape une fille, c’est parce qu’il l’aime et qu’il n’arrive pas à lui dire. Tu m’aimes ? ».
Lily-Rose a dit :
« Je peux pas dire ça à mon pire ennemi de tout l’univers, que je voudrais qu’il m’aime, ou qu’il se pourrait qu’il m’aime, parce que je le déteste ».
On lui dit :
« On comprend très bien, mais en même temps, si tu continues comme cela, c’est clair qu’il va continuer. Maintenant, bien entendu, tu as le choix de faire exactement comme tu le souhaites ».
Sa maman nous a raconté que Lily Rose s’est entraînée régulièrement devant sa glace le soir même, également avec sa grande sœur qui a pris un grand plaisir à jouer le rôle de Kevin.
Lorsqu’elle arrive 15 jours plus tard, en deuxième séance, je lui dit :
« Comment ça va ? ».
Elle me dit :
« Pas du tout bien, parce que j’ai pas pu dire ma flècheParce qu’il m’a plus tapée, il m’a offert une grosse bague rose en plastique ».
J’ai dit :
« Ah, c’est pas facile ».
Notre hypothèse était sans doute la bonne. Ce qui se passe en réalité, et c’est 50 % des cas, c’est que Lily-Rose est arrivée dans la cour de l’école, non pas en tentant d’éviter Kevin et son regard, ou en tentant de se fondre dans le décor, comme font plein d’enfants harcelés. Elle est arrivée dans la cour en disant « Viens », et en le cherchant des yeux.
Il n’est pas venu, parce que contrairement à ce que pensent certains d’entre nous, les hommes sont parfois intuitifs.
Alors on parle souvent de souffrances scolaires, surtout en ce moment.
On en parle dans la presse, on en parle au rectorat, on en parle jusque sur les bancs de l’Assemblée Nationale, mais toujours pour trouver des solutions extérieures à l’enfant qui souffre, toujours pour moraliser, sanctionner l’enfant qui agresse.
Cela ne marche pas mais on continue …

C’est qu’on n’a pas foi dans les capacités des enfants vulnérables à se déplier pour enrayer les cercles vicieux dont ils sont les victimes.
Quand j’étais petite, je voulais être avocate pour enfants, mais ce métier n’existe pas.
J’ai donc décidé de construire avec eux et pour eux, des flèches sur-mesure.
Ce que je voulais vous dire ce soir, c’est que ce serait peut-être intéressant qu’on soit plus nombreux à regarder ce sujet de cette façon-là, pour qu’il y ait de moins en moins d’enfants repliés sur eux-mêmes dans la cour de l’école.

Merci beaucoup

Pour aller plus loin

Emmanuelle Piquet était l’invitée de la conférence en ligne n°7 de « Parents Ados Epanouis », le mardi 5 septembre 2017.
Pour la revoir, c’est ici : Conférence en ligne n°7 – Vivre une relation épanouie avec votre ado.

Emmanuelle Piquet a publié plusieurs livres, entre autres :

Crédits photographiques : Mark Filter.

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